Sécurité énergétique du Maroc selon Younes Maamar
Produire davantage au Maroc, diversifier les voies d’approvisionnement et réduire la quantité d’énergie nécessaire à la création d’une même richesse : la doctrine exposée par Younes Maamar conduit à considérer la sécurité énergétique moins comme une quête d’autarcie que comme une politique organisée de résilience.
Une puissance renouvelable croissante dans une économie encore fortement dépendante de l’extérieur
Le paradoxe énergétique marocain tient en quelques chiffres. Le Royaume dispose d’un potentiel solaire et éolien considérable, investit depuis plusieurs années dans les capacités renouvelables et a porté celles-ci à une place désormais substantielle dans son parc électrique. Pourtant, sa dépendance énergétique globale demeure élevée parce que les besoins du transport, de l’industrie et d’une partie de la production électrique continuent de solliciter des combustibles importés.
Les statistiques provisoires du ministère de la Transition énergétique situent ainsi le taux de dépendance énergétique à 87,5 % en 2024. La facture énergétique s’est élevée à 114 milliards de dirhams et la consommation énergétique nationale à environ 24,09 millions de tonnes équivalent pétrole.
Ces données donnent sa portée au raisonnement défendu par Younes Maamar, ancien directeur général de l’Office national de l’électricité. La question stratégique ne consiste pas seulement à savoir combien d’énergie le Maroc produit. Elle consiste à déterminer de combien de sources différentes il dispose, quelle part peut être sécurisée sur le territoire national, quelles infrastructures permettent d’absorber une rupture extérieure et jusqu’où la consommation peut être maîtrisée.
La dépendance énergétique recule, sans avoir encore disparu du paysage stratégique
Le ministère rappelle que la dépendance énergétique marocaine atteignait 97,5 % en 2009. Le niveau provisoire publié pour 2024, 87,5 %, traduit une diminution de dix points en quinze ans. Cette amélioration reste significative sans modifier la nature fondamentale du problème : une large fraction de l’énergie primaire consommée demeure liée aux importations.
Indicateur : dépendance énergétique globale. Les valeurs ne doivent pas être confondues avec la part des renouvelables dans la seule capacité électrique installée.
Trois leviers plutôt qu’une seule réponse énergétique
Lors de son intervention consacrée à la sécurité énergétique en 2022, Younes Maamar structure sa réponse autour de trois orientations. La première consiste à promouvoir davantage la ressource nationale ; la deuxième à multiplier les origines des approvisionnements étrangers ; la troisième à agir sur la demande elle-même.
Produire au Maroc
Renouvelables, ressources gazières éventuellement commercialisables et valorisation des potentialités nationales réduisent mécaniquement la quantité d’énergie qu’il faut acquérir à l’extérieur.
Devenir poly-sources
Un pays dépendant de l’importation demeure moins vulnérable lorsqu’il dispose de plusieurs fournisseurs, plusieurs routes, plusieurs marchés et plusieurs technologies mobilisables.
Maîtriser la demande
L’énergie qui n’a pas à être consommée, grâce à l’efficacité des équipements et des bâtiments, constitue elle aussi une forme de sécurisation de l’approvisionnement.
Sécurité ne signifie pas nécessairement indépendance
Cette distinction est fondamentale. L’indépendance énergétique, prise dans son acception absolue, supposerait qu’un État puisse satisfaire l’essentiel de ses besoins avec ses propres ressources. La sécurité énergétique répond à une exigence différente : garantir la continuité de l’approvisionnement dans des conditions économiques et techniques acceptables, y compris lorsqu’un fournisseur, une route commerciale ou une technologie devient momentanément indisponible.
Un État peut donc importer une fraction importante de son énergie tout en améliorant sa sécurité, à condition de répartir son exposition, d’entretenir des stocks, de renforcer ses réseaux, de disposer de capacités de production locales et de préserver plusieurs solutions de substitution.
45,3 % de la capacité installée est renouvelable
La transformation du parc électrique constitue le volet le plus visible de cette stratégie. À la fin de 2024, le Maroc disposait d’une puissance installée totale de 12 016 MW. Les sources renouvelables en représentaient 45,3 %.
Le chiffre mérite toutefois d’être lu avec précision. Une part dans la puissance installée ne correspond pas automatiquement à la même part dans l’électricité effectivement produite au cours d’une année. Les facteurs de charge diffèrent entre solaire, éolien, hydraulique, charbon, gaz et autres moyens de production.
La politique publique conserve par ailleurs un objectif supérieur à 52 % de renouvelables dans la capacité électrique installée à l’horizon 2030. Le renouvelable devient ainsi simultanément un instrument climatique, industriel et de réduction de la dépendance aux combustibles importés.
Larache, une projection très ambitieuse en 2022 qu’il faut aujourd’hui relire à la lumière du calendrier réel
Le passage le plus spectaculaire de l’intervention de 2022 concernait le potentiel gazier. Younes Maamar estimait alors le potentiel associé au projet de Larache à environ 9 à 10 milliards de mètres cubes et rapprochait ce volume d’une consommation nationale de gaz qu’il situait autour de 0,7 milliard de mètres cubes par an.
Ce rapprochement nourrissait l’hypothèse d’une forme de suffisance gazière nationale. Maamar avançait également la perspective d’une première commercialisation au premier trimestre 2025.
L’état actuel du projet impose précisément cette distinction. En 2026, Chariot indique toujours travailler au redimensionnement du développement d’Anchois afin d’optimiser un schéma fondé sur les ressources effectivement rencontrées par les forages. L’entreprise évoque encore la recherche de partenaires, le financement et la progression vers une décision finale d’investissement.
Le cas d’Anchois offre ainsi une illustration utile de la différence entre ressource géologique, estimation récupérable, décision d’investissement, infrastructure réalisée et production commerciale. La sécurité énergétique ne se mesure pleinement qu’au dernier terme de cette chaîne.
Près de 30 000 kilomètres de réseau de transport électrique
La production n’épuise pas la question de la sécurité. Une centrale sans capacité suffisante de transport, une ressource renouvelable éloignée des grands centres de consommation ou une interconnexion saturée ne procurent qu’une souveraineté théorique.
À la fin de 2024, le réseau national de transport électrique atteignait 29 806 kilomètres. Les investissements cumulés dans son développement et son renforcement depuis le lancement de la stratégie énergétique de 2009 représentaient 15,87 milliards de dirhams.
Cette infrastructure devient d’autant plus importante que la production renouvelable se diffuse sur le territoire et que les flux électriques doivent pouvoir circuler entre zones de production, grands bassins de consommation et interconnexions internationales.
L’interconnexion devient elle-même un actif stratégique
Younes Maamar a prolongé cette lecture en août 2026 à propos des relations énergétiques entre le Maroc et l’Espagne. Son raisonnement insiste sur l’ancienneté et la résilience des infrastructures reliant les deux pays, ainsi que sur leur intérêt réciproque.
Cette conception renverse une idée courante : importer de l’électricité ou du gaz ne constitue pas nécessairement une faiblesse lorsque l’infrastructure fonctionne dans les deux directions, lorsque les marchés sont interconnectés et lorsque plusieurs solutions peuvent être mobilisées. L’interdépendance peut alors compléter les capacités nationales plutôt que simplement s’y substituer.
Ce que recouvre concrètement la sécurité énergétique
| Levier | Indicateur pertinent | Situation ou objectif | Ce qu’il faut observer |
|---|---|---|---|
| Dépendance extérieure | Taux de dépendance énergétique | 87,5 % en 2024 | Évolution des importations et de la facture énergétique |
| Renouvelables | Part dans la capacité installée | 45,3 % en 2024 | Production réelle, stockage et raccordements |
| Parc électrique | Puissance installée | 12 016 MW | Nouvelles capacités réellement mises en service |
| Production | Électricité nationale | 43 698 GWh en 2024 | Composition de la production par technologie |
| Transport | Longueur du réseau | 29 806 km | Capacité d’accueil des renouvelables |
| Gaz national | Production commercialisée | Développement encore à matérialiser pour Anchois | FID, financement, infrastructures et premier gaz |
| Diversification | Nombre de routes et sources accessibles | Logique poly-sources défendue par Maamar | Concentration réelle des fournisseurs |
Ce que dit réellement la doctrine Maamar
Réduite à son principe, l’analyse défendue par Younes Maamar ne consiste donc ni à promettre une autarcie énergétique rapide ni à faire reposer la souveraineté sur une technologie unique.
Elle revient à construire plusieurs couches de protection : ressources nationales, renouvelables, gaz éventuellement produit localement, approvisionnements internationaux diversifiés, interconnexions, réseaux robustes et maîtrise de la consommation.
La sécurité apparaît ainsi comme une propriété du système tout entier. Plus celui-ci comporte de solutions substituables, moins un incident isolé est susceptible de provoquer une rupture générale.
Cette grille explique également pourquoi le taux de dépendance énergétique, pris seul, ne suffit pas à apprécier la vulnérabilité d’un pays. La provenance des importations, les stocks disponibles, la flexibilité du parc électrique, les capacités du réseau et les économies réalisables en période de tension comptent tout autant.
Cinq questions permettront de mesurer la sécurité énergétique réelle du Maroc
01 — La dépendance énergétique continue-t-elle de diminuer ?
Le passage de 97,5 % en 2009 à 87,5 % en 2024 fournit une première trajectoire. La poursuite de cette évolution constitue un indicateur plus parlant que l’annonce isolée d’un nouveau projet.
02 — Les renouvelables produisent-elles autant qu’elles s’installent ?
La capacité en MW doit être rapprochée de la production annuelle en GWh, du stockage disponible et des contraintes du réseau.
03 — Les projets gaziers passent-ils de la ressource à la production ?
Un potentiel annoncé ne produit un effet stratégique qu’après financement, construction, raccordement et commercialisation.
04 — Le système dispose-t-il de véritables solutions de remplacement ?
La diversification doit être appréciée à travers les fournisseurs, les routes, les ports, les gazoducs, les interconnexions électriques et les moyens de production mobilisables.
05 — L’économie consomme-t-elle moins d’énergie pour produire davantage ?
L’efficacité énergétique constitue le troisième pilier de la doctrine présentée par Maamar. Elle mérite donc un suivi aussi rigoureux que les nouvelles capacités de production.
La souveraineté énergétique se mesure à la faculté d’absorber le choc suivant
Le Maroc a accru ses capacités renouvelables, renforcé son réseau électrique et réduit son taux de dépendance depuis 2009. Il demeure néanmoins exposé au prix des hydrocarbures, aux marchés internationaux et à la disponibilité des infrastructures.
La proposition intellectuelle de Younes Maamar prend précisément place dans cet intervalle : diminuer l’exposition sans attendre une improbable indépendance absolue, diversifier avant que survienne la crise et traiter la demande comme une composante de la souveraineté au même titre que la production.
Les chiffres futurs permettront d’en apprécier la matérialisation : taux de dépendance, facture énergétique, production renouvelable, stocks, capacités d’interconnexion, production gazière nationale et intensité énergétique de l’économie. À cet égard, la sécurité énergétique relève moins d’une proclamation que d’une aptitude durable à continuer d’alimenter le pays lorsque l’environnement extérieur se dégrade.