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Le monument du général Poeymirau à Meknès : Mémoire urbaine, symbolique coloniale et déplacements de l’histoire

Au cœur de la ville impériale de Meknès, souvent appelée Meknès aux oliviers, se dressait autrefois un monument qui cristallisait à lui seul une époque entière : la statue du général Poeymirau.

Ce monument, aujourd’hui absent du paysage marocain, demeure un témoin essentiel de la manière dont l’espace public peut devenir le théâtre visible des rapports de pouvoir, des mutations politiques et des relectures mémorielles.


1. L’inauguration du 24 avril 1927 : une mise en scène du pouvoir

La statue fut inaugurée le 24 avril 1927 sur la place alors appelée place Poeymirau, située en face de l’actuel lycée Lalla Amina (anciennement connu sous le nom de lycée Poeymirau).

Le monument était installé au-dessus d’une fontaine, ce qui lui conférait une position dominante et solennelle. Cette élévation architecturale n’était pas anodine : elle participait d’une scénographie urbaine destinée à inscrire durablement la présence française dans le paysage de la ville.

À travers cette statue, l’administration coloniale rendait hommage à un officier présenté comme artisan de la « pacification » dans la région, notamment dans les tribus de Beni Ouarain, territoire stratégique reliant Taza à Fès. Le monument incarnait ainsi une mémoire officielle, construite selon les codes symboliques de la puissance coloniale.


2. Le lycée : une institution au cœur de l’histoire meknessie

Face au monument se trouvait une institution scolaire appelée à jouer un rôle majeur dans l’histoire locale.

Le lycée — devenu aujourd’hui lycée Lalla Amina — a vu passer sur ses bancs plusieurs personnalités marquantes de la vie publique marocaine. Parmi elles figurent :

  • Ahmed Snoussi, ministre permanent aux Nations Unies,
  • Omar Benchemsi, ancien wali de Rabat,
  • ainsi que d’autres figures issues des sphères politique, administrative et culturelle.

Ainsi, le même espace urbain associait deux mémoires : celle d’un pouvoir colonial matérialisé par le monument, et celle d’une élite nationale en devenir formée dans l’établissement voisin. Cette juxtaposition confère au lieu une densité historique singulière.


3. 1963 : retrait et transfert vers la France

À la suite de l’indépendance du Maroc en 1956, la présence des symboles coloniaux dans l’espace public fit l’objet d’une réévaluation progressive.

En 1963, la statue du général Poeymirau fut retirée de Meknès, marquant la fin de son inscription dans le paysage urbain marocain. Elle fut ensuite transférée en France, dans la ville de Pau, où elle fut réinstallée à l’intersection des avenues de Gaulle et Leclerc.

Ce déplacement constitue un geste hautement symbolique : il traduit le passage d’un monument d’autorité coloniale vers un espace national d’origine, tout en refermant une page de l’histoire urbaine de Meknès.


4. Une mémoire photographique : Meknès en 1944

Les cartes postales anciennes complètent ce tableau historique. Une carte datée de 1944 montre un aperçu de Meknès sous la chaleur estivale 🌡️, révélant à la fois l’atmosphère climatique et l’esthétique urbaine de l’époque.

Ces documents iconographiques permettent de replacer le monument dans son environnement réel : rues animées, fontaine centrale, circulation quotidienne — autant d’éléments qui donnent chair à l’histoire.


5. Entre mémoire et relecture historique

L’histoire du monument du général Poeymirau à Meknès illustre la manière dont les espaces publics se transforment au gré des souverainetés et des sensibilités collectives.

Un monument peut être conçu pour célébrer, puis devenir un objet de controverse, avant d’être déplacé ou recontextualisé. À Meknès, le retrait du monument en 1963 symbolise l’affirmation d’une souveraineté retrouvée et la volonté de redéfinir l’identité visuelle de la ville.

Aujourd’hui, le souvenir de cette statue subsiste principalement dans les archives, les photographies anciennes et les récits historiques. Il rappelle que la ville, comme toute entité vivante, porte en elle les strates successives de son passé.


Timeline 1927–1944–1963 — Monument du général Poeymirau à Meknès

Une frise interactive pour comprendre l’évolution du monument dans l’espace urbain : installation, traces d’archives, puis transfert.

24 avril 1927

Inauguration du monument

Espace urbain Souveraineté

Le 24 avril 1927, la statue du général Poeymirau est inaugurée sur la place qui portait alors son nom, en face de l’actuel lycée Lalla Amina. Placée au-dessus d’une fontaine, elle s’impose comme repère visuel majeur, conçu pour inscrire durablement une mémoire officielle dans l’espace public.

  • Lieu : place Poeymirau (face au lycée).
  • Architecture : statue + fontaine, position dominante.
  • Portée : marquage symbolique de l’époque dans le paysage urbain.
Lien direct

Résumé copié.

Analyse comparative : monuments déplacés après 1956 (Maroc)

Trois trajectoires fréquentes : retrait et transfert vers la France, déplacement à courte distance dans une enceinte protégée, ou recontextualisation patrimoniale après rapatriement.

1) Trois trajectoires typiques après l’indépendance

Après 1956, le déplacement d’un monument répond souvent à un objectif clair : modifier son degré de visibilité et son statut dans l’espace public, sans produire les mêmes effets qu’une suppression brute.

A) Retrait du centre-ville et transfert hors du Maroc

Désancrage complet

Cas Poeymirau : le monument quitte Meknès et sort du territoire national, ce qui met fin à son rôle de repère urbain local. L’objet devient une pièce relocalisée, lisible selon un autre cadre mémoriel.

  • Effet immédiat : disparition du paysage urbain marocain.
  • Effet symbolique : déplacement de la charge mémorielle vers un autre espace national.
  • Effet social : mémoire locale basculant vers l’archive et le récit.

B) Déplacement à courte distance et mise à l’abri (enceinte protégée)

Neutralisation de la visibilité

Trajectoire fréquente : le monument demeure dans la même ville, tout en quittant la scène principale. Il passe d’un lieu d’exposition maximale à un périmètre contrôlé.

  • Effet immédiat : réduction forte de l’exposition publique.
  • Effet symbolique : conservation sans centralité, mémoire rendue moins active.
  • Effet urbain : disparition du repère au profit d’un paysage redéfini.

C) Rapatriement et recontextualisation patrimoniale

Nouvelle scène, nouveau récit

Dans ce cas, le monument change de pays ou de destination, puis reçoit un nouveau contexte de lecture : patrimonial, muséal, commémoratif ou municipal. La signification se recompose autour d’un autre public.

  • Effet immédiat : retrait de la controverse locale.
  • Effet symbolique : récit réorienté (œuvre d’art, mémoire militaire, geste historique).
  • Effet culturel : continuité matérielle, rupture de fonction urbaine.

2) Tableau comparatif synthétique

Ce tableau compare les effets d’un déplacement selon la distance, la visibilité et l’impact mémoriel.

Trajectoire Distance Visibilité Effet sur la mémoire Lecture dominante
A) Transfert hors Maroc Longue Nulle (sur site d’origine) Rupture locale, mémoire d’archives Désancrage
B) Enceinte protégée Courte Faible (accès limité) Mémoire atténuée, présence contrôlée Neutralisation
C) Rapatriement patrimonial Moyenne à longue Variable (nouveau site) Relecture, nouveau public Recontextualisation

3) Lecture historique : ce que “déplacer” signifie

Déplacer un monument, c’est modifier son régime de visibilité. L’objet quitte un lieu de centralité, perd sa fonction de repère et change de public. Une place principale produit une mémoire active. Une enceinte fermée réduit la rencontre sociale. Un transfert vers un autre pays recompose entièrement le récit, en l’inscrivant dans une autre géographie.

Trois effets constants

  • Changement de public : la ville entière cesse d’être destinataire.
  • Changement de fonction : de repère urbain à objet patrimonial.
  • Changement de récit : de célébration à documentation, puis à relecture.

Conclusion

Le destin de la statue de Poeymirau s’inscrit dans une logique partagée par d’autres monuments d’époque coloniale : réduire la centralité, ajuster la visibilité, puis réordonner le paysage mémoriel après 1956. Trois trajectoires dominent : désancrage, neutralisation, recontextualisation. Ce triptyque aide à lire les déplacements comme des décisions urbaines et politiques à forte portée symbolique.

Commentaire bref en langage soutenu

Datée du 14 juin 1944, cette carte postale de Meknès associe une correspondance intime à un témoignage discret sur la ville sous le protectorat. L’expéditeur, dans un ton cordial, évoque la réception d’une précédente carte et partage des nouvelles simples, ancrées dans le quotidien.

Un détail retient l’attention : la mention d’une chaleur extrême, annoncée à 55° au soleil, qui transforme la carte en petite archive sensible du climat vécu et des habitudes de prudence estivale.

La légende imprimée — « Meknès, Statue du Général Poeymirau » — fixe, en arrière-plan, un repère urbain et symbolique alors intégré au décor. Par cette juxtaposition du privé et du public, l’objet devient une trace précieuse : mémoire personnelle, paysage d’époque, et fragment d’histoire locale.

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