Le Caire–Alger–Dakar : hypothèse d’une recomposition géopolitique africaine face à l’affirmation du Maroc
Introduction
Les recompositions géopolitiques africaines contemporaines s’inscrivent dans un contexte de redéfinition des hiérarchies régionales et de diversification des pôles d’influence. Dans cet environnement mouvant, l’émergence d’alliances circonstancielles ou de convergences stratégiques entre États aux trajectoires distinctes suscite un intérêt croissant parmi les observateurs des relations internationales africaines.
L’hypothèse d’un rapprochement entre Le Caire, Alger et Dakar — initialement perceptible à travers certains épisodes sportifs et diplomatiques — invite à une réflexion plus large sur les dynamiques de concurrence régionale. Une telle configuration, si elle devait se confirmer, pourrait être interprétée comme une réponse indirecte à l’affirmation progressive du Maroc comme acteur structurant du continent africain.
L’objectif de cette analyse consiste donc à examiner les logiques stratégiques susceptibles d’expliquer une convergence d’intérêts entre ces États, tout en évaluant les ressources de puissance mobilisées par Rabat dans ce nouvel équilibre continental.


I. L’Afrique contemporaine : vers une pluralisation des centres d’influence
Depuis le début du XXIᵉ siècle, l’Afrique connaît une transformation profonde de ses équilibres géopolitiques. La diminution relative de l’influence exclusive des anciennes puissances coloniales, l’arrivée de nouveaux partenaires internationaux et la montée en puissance d’acteurs africains eux-mêmes ont favorisé une multipolarité régionale croissante.
Dans ce cadre, plusieurs États cherchent à consolider leur statut de puissance pivot à l’échelle sous-régionale ou continentale. Cette compétition repose moins sur la puissance militaire traditionnelle que sur une combinaison de leviers économiques, diplomatiques, énergétiques et symboliques.
Le Maroc s’inscrit pleinement dans cette évolution.
II. La stratégie continentale marocaine : diplomatie économique et projection d’influence
Le repositionnement africain du Maroc, amorcé au cours de la dernière décennie, repose sur une stratégie multidimensionnelle articulant diplomatie politique et expansion économique.
Plusieurs initiatives structurantes illustrent cette orientation :
- le projet de gazoduc Nigeria–Maroc, conçu comme un corridor énergétique régional ;
- les politiques d’investissement dans les secteurs bancaire, télécoms et agricoles ;
- le renforcement des partenariats Sud–Sud ;
- la réintégration active au sein de l’Union africaine ;
- la consolidation d’un axe atlantique africain.
Cette approche privilégie l’interdépendance économique comme vecteur d’influence durable. Elle permet à Rabat de projeter une image de puissance stabilisatrice fondée sur le développement plutôt que sur la coercition.
L’extension progressive de cette influence modifie cependant les équilibres traditionnels et peut générer des réactions d’ajustement parmi d’autres acteurs régionaux.
III. Logiques nationales et perceptions stratégiques
1. L’Égypte : continuité d’un leadership historique
L’Égypte demeure un acteur majeur du continent africain en raison de son poids démographique, de son héritage diplomatique et de ses capacités militaires. Son identité géopolitique repose historiquement sur une vocation de leadership régional, notamment en Afrique du Nord et dans le monde arabe.
L’émergence d’un autre centre d’influence africain peut ainsi être interprétée comme un facteur de redéfinition stratégique nécessitant une adaptation de sa posture continentale.
2. L’Algérie : rivalité structurelle et affirmation régionale
La politique étrangère algérienne s’inscrit dans une logique de souveraineté stratégique et de projection régionale, particulièrement au Maghreb et au Sahel. La rivalité avec le Maroc constitue un élément structurant de cette orientation.
Dans cette perspective, toute montée en puissance marocaine tend à être analysée à travers un prisme compétitif, conduisant potentiellement à la recherche de convergences diplomatiques alternatives.
3. Le Sénégal : contraintes économiques et arbitrages diplomatiques
Le Sénégal représente un cas distinct, caractérisé par une tradition diplomatique d’équilibre et d’ouverture. Toutefois, les défis économiques actuels renforcent la nécessité de diversification des partenariats et d’ajustement stratégique.
La présence économique marocaine en Afrique de l’Ouest — notamment dans les secteurs financiers et industriels — introduit une dimension concurrentielle susceptible d’influencer certains positionnements politiques régionaux.
IV. Ressources de puissance et marges de manœuvre marocaines
Face à ces dynamiques, le Maroc dispose de plusieurs atouts structurants :
- Capital diplomatique, renforcé par une présence active au sein des organisations africaines ;
- Projection économique, fondée sur l’expansion d’entreprises nationales à l’échelle continentale ;
- Soft power religieux et culturel, notamment à travers les réseaux spirituels historiques ;
- Partenariats stratégiques internationaux, incluant les États-Unis et plusieurs États du Golfe.
Cette combinaison relève d’une stratégie de puissance dite « hybride », associant influence économique, légitimité institutionnelle et diplomatie pragmatique.
V. Une Afrique redevenue espace de compétition internationale
Les recompositions africaines actuelles s’inscrivent également dans un contexte global marqué par la rivalité entre puissances internationales. Les repositionnements russes au Sahel, les tentatives européennes de redéfinition stratégique et les intérêts américains contribuent à complexifier les dynamiques régionales.
Dans cet environnement, les États africains développent des politiques étrangères de plus en plus autonomes, fondées sur la diversification des alliances plutôt que sur des alignements exclusifs.
VI. Le primat des intérêts dans les relations internationales
L’analyse géopolitique rappelle un principe fondamental : les États agissent prioritairement selon des intérêts nationaux plutôt que selon des solidarités idéologiques ou identitaires.
Les exemples contemporains montrent que des États aux orientations politiques différentes entretiennent simultanément des partenariats multiples, parfois contradictoires en apparence. Cette logique pragmatique confirme la centralité de la rationalité stratégique dans la conduite des politiques étrangères.
Synthèse
L’hypothèse d’un axe Le Caire–Alger–Dakar demeure, à ce stade, une construction analytique davantage qu’une alliance formalisée. Elle révèle toutefois une réalité plus profonde : l’Afrique entre dans une phase de recomposition où plusieurs puissances régionales cherchent à redéfinir leur place dans un ordre continental en mutation.
Dans ce contexte, le Maroc apparaît comme un acteur dont l’influence croissante contribue à reconfigurer les équilibres existants, suscitant à la fois partenariats, ajustements et rivalités.
L’évolution future dépendra moins de logiques d’opposition frontale que de la capacité des acteurs africains à articuler coopération économique, stabilité régionale et souveraineté stratégique.
Comme le rappelait Charles de Gaulle :
« Les États n’ont pas d’amis permanents ; ils n’ont que des intérêts permanents. »
Le Caire–Alger–Dakar
D’un signal sportif à une lecture géopolitique : que raconte vraiment ce possible rapprochement ?
Il arrive qu’un incident sportif, une phrase mal calibrée ou une séquence diplomatique un peu tendue fasse surgir une intuition : « il se passe quelque chose ». Pas forcément une alliance officielle, pas forcément un pacte écrit, plutôt une atmosphère, une synchronisation d’intérêts, un mouvement de plaques tectoniques que l’on devine avant même de pouvoir le prouver.
L’idée d’un axe Le Caire–Alger–Dakar se situe exactement dans cette zone : celle des hypothèses plausibles, des rapprochements possibles, des convergences temporaires. Ce type de configuration, en Afrique comme ailleurs, se construit rarement par une grande annonce. Il se fabrique plutôt par petites touches : rencontres, signaux, prises de position, soutiens discrets, messages envoyés autant aux partenaires qu’aux rivaux.
L’enjeu, au fond, consiste à comprendre ceci : si une convergence égypto-algéro-sénégalaise se dessinait, contre quoi ou contre qui se structurerait-elle ? Et pourquoi maintenant ?
Une Afrique qui bouge : le retour des puissances régionales
Pendant longtemps, la grille de lecture semblait simple : les grandes décisions africaines se comprenaient à travers les puissances extérieures. Aujourd’hui, cette grille devient moins utile. L’Afrique s’organise davantage autour de ses propres centres d’influence, et plusieurs États veulent peser plus loin que leur voisinage immédiat.
Dans un continent où l’économie, l’énergie, les corridors logistiques et les réseaux d’entreprises prennent une importance croissante, la puissance se mesure autant par la capacité à connecter que par la capacité à contraindre.
C’est précisément dans ce contexte que le Maroc prend une place plus visible.
Le Maroc : une influence qui avance par les projets, les réseaux et le terrain
L’un des traits les plus marquants de la stratégie marocaine tient à sa méthode : l’influence par l’interdépendance. Rabat ne cherche pas seulement à « convaincre ». Il cherche à lier, à connecter, à inscrire sa présence dans des infrastructures, des investissements, des partenariats de long terme.
Quand un pays propose un projet énergétique régional, quand il s’installe durablement dans des secteurs structurants (banque, télécoms, agriculture, engrais, logistique), quand il renforce ses liens au sein des organisations africaines, il ne se contente pas de communiquer : il construit des attaches.
À partir de là, un phénomène classique apparaît : plus une puissance monte, plus elle attire deux types de réactions.
- Des rapprochements : ceux qui veulent profiter de la dynamique.
- Des rééquilibrages : ceux qui veulent éviter qu’un acteur prenne trop de place.
C’est à cet endroit que l’hypothèse Le Caire–Alger–Dakar devient intéressante.
Pourquoi l’Égypte regarderait ce mouvement avec attention
L’Égypte reste un État à forte densité symbolique : poids démographique, tradition diplomatique, appareil militaire, héritage de leadership régional. Elle possède un réflexe stratégique fréquent chez les puissances établies : protéger son statut.
Lorsque la carte de l’influence africaine se redessine, Le Caire a tout intérêt à suivre de près ce qui change en Afrique du Nord et au-delà. Une influence marocaine plus large, plus structurée, plus connectée à l’Afrique de l’Ouest, peut être perçue comme une montée en puissance qui mérite, au minimum, un ajustement.
Dans les logiques d’État, ce n’est pas une question d’émotion. C’est une question de rang.
Pourquoi l’Algérie verrait là un enjeu direct
Au Maghreb, la rivalité maroco-algérienne structure une part importante des perceptions politiques. On peut débattre des causes, des responsabilités, des épisodes historiques : le fait central demeure. Les deux États se regardent dans un miroir stratégique permanent.
Dans cette perspective, chaque avancée marocaine en Afrique peut être interprétée à Alger comme une expansion d’influence qui réduit ses propres marges régionales, surtout lorsque cette influence concerne le Sahel et les équilibres d’Afrique du Nord.
On comprend alors pourquoi l’Algérie chercherait, si l’occasion se présente, à construire des convergences : pas forcément pour attaquer, parfois simplement pour compenser.
Pourquoi le Sénégal pourrait entrer dans une logique d’arbitrage
Le Sénégal, de son côté, occupe une place particulière. Sa diplomatie repose souvent sur l’équilibre : ouverture, pragmatisme, recherche de partenaires, capacité à négocier.
Lorsque les contraintes économiques se renforcent, la diplomatie devient un exercice plus délicat. Un gouvernement doit montrer des résultats, sécuriser des relais, préserver les intérêts commerciaux, garder de la stabilité sociale. Dans ce cadre, l’arrivée d’acteurs économiques puissants sur le terrain — notamment marocains — est à la fois une opportunité et un sujet de vigilance.
Et c’est là qu’un événement sportif, une tension médiatique, un épisode diplomatique tendu peut agir comme révélateur. Pas forcément parce que le sport « cause » la politique, mais parce qu’il met à nu les émotions, les perceptions, les rapports de dignité et d’image publique.
Alors, axe ou simple convergence ?
C’est ici qu’il faut être très clair : la géopolitique réelle n’est pas un film où trois capitales décident soudain d’un plan commun. Le plus souvent, ce qui existe, c’est :
- une convergence sur certains dossiers,
- une coordination ponctuelle,
- des signaux envoyés,
- des ajustements d’alliances selon les intérêts du moment.
Autrement dit : un axe peut exister sans être proclamé, et une coopération peut se former sans être stable.
Ce qui compte, c’est la direction du mouvement : est-ce que ces États trouvent, à un moment donné, un intérêt commun à freiner l’influence marocaine ou à la contenir symboliquement ? C’est possible. Est-ce que cela se transforme automatiquement en bloc cohérent et durable ? Cela reste beaucoup moins certain.
Les atouts marocains dans un environnement plus dur
Si l’environnement devient plus concurrentiel, le Maroc possède plusieurs ressources solides.
- Une capacité d’investissement et de projection économique déjà visible dans plusieurs pays.
- Une diplomatie institutionnelle active sur le continent.
- Une présence d’entreprises structurantes dans des secteurs stratégiques.
- Une capacité à construire des projets transrégionaux qui intéressent des partenaires variés.
- Des partenariats internationaux qui renforcent sa posture.
Dans les périodes de recomposition, ce type d’atouts compte beaucoup, parce qu’il ne s’agit pas seulement de « discours ». Il s’agit de présence concrète, de relais, de réseaux.
Le point le plus important : la politique étrangère se joue sur les intérêts
On aime imaginer que les relations internationales obéissent à l’affinité, à la solidarité, à l’histoire partagée. Parfois, ces éléments comptent. Mais dans les moments de tension, ce sont les intérêts qui tranchent : sécurité, économie, énergie, stabilité interne, survie des équilibres.
C’est une réalité dure, parfois déplaisante, mais structurante : les États privilégient ce qui protège leur continuité.
Un continent où l’influence se fabrique au quotidien
L’hypothèse Le Caire–Alger–Dakar a une utilité : elle force à regarder l’Afrique comme un espace où les puissances africaines elles-mêmes construisent des stratégies, forment des convergences, testent des positions.
Le Maroc, dans cette lecture, apparaît comme un acteur dont l’influence grandit par les projets et l’interdépendance. Cette montée en puissance attire des partenariats, et elle peut aussi provoquer des rééquilibrages.
La question, au fond, devient presque simple : qui connecte, qui finance, qui propose, qui rassure, qui stabilise ?
C’est souvent là, plus que dans les slogans, que se décide le rapport de force.